It Never Ends
Conversation avec John M Armleder
Entre installations spectaculaires et performances éphémères, grands tableaux aléatoires et éditions de multiples, peintures murales et propositions conceptuelles, John M Armleder déploie librement son travail à l’encontre de toute tentative de catégorisation. Rencontre avec un artiste-catalyseur, qui a imaginé pour Kanal-Centre Pompidou, une exposition qui reflète son approche inclusive, fluide et ouverte. Une vision de l’art qui se veut collective, amicale et en réseau – discrète, et pour autant à l’influence incontestable sur des générations d’artistes.
It Never Ends s’organise principalement autour de deux types d’interventions: des œuvres de grandes dimensions que tu produis à l’échelle de chacun des plateaux du showroom, et une série d’espaces que tu as dessiné pour accueillir un programme d’expositions d’artistes invités. Comment en es-tu arrivé à cette structure?
Je travaille toujours en fonction de la logique de l’endroit et des personnes qui m’invitent à faire des expositions. Le lieu a son importance. Un white cube, par exemple, est d’emblée ‘parfait’. Il est presque dommage d’y installer des œuvres, tant il est déjà parfait en soi. Mais, à KANAL, l’endroit est en soi si singulier, que l’on est tenté d’y installer des arrangements qui sont autre chose que des décorations d’espaces. Cela suggère un certain mécanisme de présentation, et aussi de déambulation, et dans notre cas, de nombreuses déambulations, le bâtiment présentant ces rampes entre les étages, ces constructions dans lesquelles on peut entrer que nous proposons, comme cet échafaudage dès l’entrée, qui permet d’accéder au premier étage... La structure d’un espace suggère déjà ce que l’on donne à lire, avant même de voir l’exposition.
Par ailleurs, le projet résulte d’un mélange de liberté et de contraintes. C’est la définition même de ce lieu, et des possibilités qu’il offre. KANAL en soi, a ses limites, qui donnent lieu à une sorte de partition, que l’on peut interpréter. J’ai donc proposé de construire des boites, des salles d’exposition fermées, posées sur les plateaux du Showroom. Elles ont deux fonctions: découper l’espace, et préserver les œuvres dans ce lieu qui n’est pas muséal. Une fois que ces protections construites, nous avons considéré le reste de l’espace. Nous y présentons les travaux qui n’ont, tout simplement, pas besoin d’être protégés. Ceux-ci sont plutôt de grandes dimensions, et occupent l’espace de manière plus libre.
Nous avions donc, déjà, une partition de travail, avant même de parler de contenu. Je ne sais d’ailleurs pas s’il y a quelconque contenu, depuis le début, dans aucune de mes propositions. Dans mon travail, je suis plutôt pour l’évacuation du texte et des contraintes de compréhension. Comme Marcel Duchamp, ou John Cage avant moi, je pense que c’est l’utilisateur qui crée l’œuvre. Le parcours que propose l’exposition pousse cette logique à ses extrêmes. Lorsque tu visites un musée, la personne qui est à coté de toi voit nécessairement le tableau différemment de toi. Et dans It Never Ends, je pense que les personnes qui déambulent dans l’espace ont chacun une expérience radicalement différente.
L’exposition est aussi faite de contrastes: l’argent, l’or, la lumière, semblent s’opposer à la dureté, à l’aspect brut et sombre du lieu…
L’espace était déjà un lieu de présentation, avant même que nous y installions une exposition. Il était un showroom Citroën, qui y a présenté des objets, des voitures en l’occurrence. Ceci est déjà, à mes yeux, tout un programme. Le contraste dont tu parles existait déjà à l’époque, à travers ce mélange de brutalité et de préciosité. Ceci est lié au fait qu’il avait été initialement pensé pour accueillir des voitures, et non pas des œuvres d’art. C’était une vitrine, mais pas un coffre-fort. On ne fait, finalement que rejouer cela différemment.
Nous avons d’ailleurs ménagé un trou dans le mur qui sépare It Never Ends du chantier qui est à l’œuvre derrière, dans l’ancien garage où les véhicules étaient fabriqués, et qui est actuellement en cours de transformation muséale. Les visiteurs pourront donc avoir, en parallèle, un aperçu de l’espace où se déroulaient les expériences qui ont conduit à la production des objets qui étaient présentés dans le showroom, et qui se transforme aujourd’hui en autre chose. C’est un peu comme dans une pâtisserie ou une boulangerie, lorsque l’on peut regarder dans la cuisine qui est à côté, et que l’on pose les petites pièces sur des plateaux pour les acheminer, justement, vers les vitrines.
It Never Ends est aussi comme un paysage, dans lequel tu mets en scène une constellation de travaux, de performances, de concerts proposés d’autres artistes.
La stratégie de monstration est plus qu’un socle pour montrer l’œuvre, c’est une des matières de l’œuvre. Lorsque j’ai vu l’espace, j’ai immédiatement pensé que ce que ce que je proposerai devait constituer un support pour ce que font les autres, et qui m’intéresse. Le choix des artistes, des personnes impliquées et les mises en scènes qui sont proposées ne sont pas innocents, et ont des histoires. Lorsque l’on voit l’exposition, on comprend qu’il y a un degré d’appropriation dans la manière dont je travaille avec les œuvres. C’est quelque chose qui m’a toujours intéressé et ce de mille façons différentes.
Or, je n’invite pas n’importe qui, et dans le même temps, le projet induit que j’ai une idée presque préconçue de ce que les artistes invités ou pourraient faire. On pourrait dire qu’il y a quelque chose de pervers dans le projet. Mais, depuis tout jeune, je n’ai jamais vu de différence entre le fait de présenter mon travail, ou présenter celui des autres. C’est toute l’histoire d’Ecart, voire même de ce que j’avais pu faire avant
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Ecart, cofondé en 1969 à Genève par John Armleder, Patrick Lucchini et Claude Rychner, est un collectif d’artistes, un festival de performance, une galerie d’art, une librairie, une maison d’édition, actif jusqu’en 1982.
. Certains artistes ne supportent pas cela, considérant que ce type de proposition est de l’ordre de la manipulation, comme si l’on pouvait éviter la manipulation en général, d’une manière ou d’une autre. Dès que l’on met quelque chose en jeu, on est soumis à toutes les manipulations du monde. Et si on n’utilise pas cela, on perd quelque chose, à mon avis.
Il n’y a pas non plus, dans ma vision de l’art, de sectorisation des genres. Lorsque tu fais une performance, c’est exactement comme si tu faisais une peinture. Pour le spectateur, c’est la même chose. Par contre, il est vrai que pour le ‘fabricant’, c’est plus difficile de dire que c’est la même chose, étant donné que c’est certainement différent d’être face à un public, que de peindre dans son atelier. Mais peut-être se convainc-t-on que c’est différent?
La succession des expositions que tu as imaginée dessine un territoire personnel: on y découvre tes amis, tes influences, tes collaborations.
Ceci reflète ma manière de fonctionner depuis toujours, dès les premiers événements publics que j’ai organisé dans les années soixante avec mes amis, rencontrés à douze ans alors que nous faisions de l’aviron. Nous faisions alors, déjà, tout ensemble. Depuis, je n’ai jamais cessé de convoquer des personnes pour qui j’ai une réelle sympathie, à la fois personnelle et esthétique. Dans It Never Ends sont présents, pour la grande majorité, des artistes avec qui j’ai partagé une partie de mon parcours. Ou bien est-ce eux qui l’ont partagé avec moi, je ne sais pas? Cela ne veut pas dire que nous avons la même pensée, la même philosophie, les mêmes intentions, au contraire. D’ailleurs, avec l’âge, je ne sais même plus quelles sont ces intentions. Tout se dissout. Et c’est peut-être pour cela que ça n’en finit jamais…
D’où vient, d’ailleurs, le titre de l’exposition?
L’exposition repose sur l’idée qu’il n’y a pas de finalité. Elle n’est pas une démonstration, une affirmation de quoi que ce soit, contre quoi que ce soit d’autre. Elle n’est pas non plus une présentation d’un quelconque avancement, suggérant que nous serions arrivés quelque part, et que nous irions ensuite ailleurs. Non, ce que l’on fait, c’est simplement mettre en place une plateforme pour se poser encore plus de questions.
It Never Ends a aussi à voir avec le constat que, dans le fond, on ne fait jamais que refaire des choses. Lorsque tu produis une peinture, tu en as faites de nombreuses autres auparavant. Des milliers d’autres personnes ont aussi produit des peintures avant toi, et d’autres le feront après. Il n’y a rien de nouveau. C’est étrange comme nous faisons preuve d’une prudence élémentaire, qui nous conduit à avoir une tendance à voyager en terrain connu, alors même que ce que nous faisons est de l’ordre de l’exploration. L’invention est une illusion totale, mais pour beaucoup, c’est un moteur, une dynamique. J’aime bien cette phrase, un peu bête peut-être, mais très juste, je crois: Plus ça change, plus c’est la même chose. Je l’avais d’ailleurs utilisée pour intituler une exposition en 2018 à Bolzano, qui parlait de mon travail.
It Never Ends évoque aussi que l’exposition est infinie, ou du moins inachevée…
Rien n’est achevé, car It Never Ends va être achevée des milliers de fois par les visiteurs. Et on ne sait pas de quelle manière. Ce qui m’intéresse, lorsque je fais une exposition, c’est de dessiner une plateforme pour que les utilisateurs se saisissent des objets. Pour autant, c’est intéressant de se rendre compte du fait que je ne m’intéresse pas vraiment à ce que pensent les gens, dans le sens où je crois qu’ils ont toujours raison. A mon âge, tellement de personnes ont déjà interprété ce que j’ai fait et tous ont raison. Je trouverais absurde de me plaindre d’une mauvaise interprétation de mon travail. Je n’en ai même pas une bonne moi-même et qui plus est, elle change de temps à autre… (rires).
Propos recueillis par Yann Chateigné